Discours de la méthode.

Le philosophe Descartes (3) à qui nous avons emprunté le titre de ce chapitre, faisait commencer toute sa réflexion philosophique par le "doute méthodique". Nous ferons de même. C'est-à-dire que nous essaierons, dans un premier temps, et autant que faire se peut, d'évacuer de notre esprit tout ce que nous connaissons ou croyons savoir. Nous voudrions nous mettre, si possible, dans la position de l'homme qui débarque d'une autre planète et qui se trouve affronté pour la première fois au phénomène chrétien et à la personne de Jésus. Il a son intelligence, il connaît un certain nombre de principes pour aborder les problèmes historiques, et il a bonne volonté, à la fois ouvert et prudent. Il commence son enquête.

Nous sommes situés...

Nous avons dit : "autant que faire se peut". Car, précisément, nous ne débarquons pas d'une autre planète. Nous sommes façonnés par une histoire, par des traditions reçues. Nous ne pouvons pas laisser au vestiaire notre foi ou notre non-foi. Mais nous pouvons nous efforcer d'accueillir toutes les questions, d'explorer toutes les argumentations, avec le moins d'à priori possible. Il s'agit plus d'un effort que d'une situation réelle d'observateur totalement neutre. Il est bon de savoir que nous ne sommes pas cette "table rase sur laquelle rien n'a été écrit". Cela nous permettra de redoubler de vigilance dans notre argumentation... comme dans celle de ceux qui s'opposent à nous. Le caractère scientifique de la recherche historique réside plus dans une tension que dans un résultat qui serait "science à l'état pur". Nous le redirons plus loin.

Doute méthodique...

Nous avons parlé de "doute méthodique" et non de "doute systématique". Il s'agit là, en effet, d'une méthode de départ, et non d'une volonté à priori d'exclure toute certitude à venir, comme s'il était écrit qu'on ne pourrait jamais que rester dans le doute. Il est bon d'insister sur ce point. Car beaucoup confondent raison et rationalisme. Le rationalisme est une position idéologique qui exclut toute possibilité de surnaturel. Le réel se limite à ce que j'en vois, à ce que peut comprendre mon intelligence, et tout ce qui dépasse ces limites sera rejeté comme forcément impossible. Au contraire, la raison et l'intelligence sont cette faculté qui consiste à accueillir les données, à les soupeser, à les vérifier et à y consentir ou à les refuser à la fin d'une enquête minutieuse.

L'esprit scientifique n'implique pas le rationalisme, il est même incompatible avec lui. Et pourtant, en exégèse, nous rencontrons souvent des conclusions qu'on présente comme scientifiques alors qu'elles ne sont, très souvent, que le résultat de cet esprit rationaliste. C'est en réalité une pétition de principe : on ne trouve pas à l'arrivée ce que, de toutes façons, on avait déclaré impossible au point de départ. Évidemment! Il valait mieux, dans ces conditions, ne pas commencer l'enquête puisqu'en fait on en connaissait le résultat à l'avance. Mais est-ce raisonnable?

La méthode historico-critique.

Il ne saurait être question ici de faire un traité sur ce qu'est la méthode scientifique en histoire. Elle consiste à rechercher passionnément tous les documents, qu'ils soient écrits ou découvertes archéologiques. Elle les resitue le plus possible dans le contexte de leur époque. Elle les compare entre eux et quand il y a des versions différentes, souvent la préférence sera donnée à celle qui présente le plus de difficulté, car, dans ce cas, on ne peut pas soupçonner les auteurs de l'avoir inventée (on appelle cela la "lectio difficilior"). On donnera sa confiance aux événements attestés par plusieurs témoignages concordants, sans exclure cependant ceux qui ne sont rapportés que par une seule source, mais alors cela demandera une vérification supplémentaire. On retiendra par priorité les documents qui sont les plus proches des événements, etc…(4)

La preuve historique.

Disons encore un mot de la preuve en matière d'histoire. C'est une accumulation de témoignages et d'arguments qui conduisent à exclure toute explication contraire à celle que l'on propose. Cependant la preuve en matière d'histoire n'est pas de la même nature que la preuve en mathématique à laquelle nul ne peut se soustraire. Nul ne peut prétendre que 7 + 5 ne fassent pas 12. Par contre, en dehors de quelques dates bien connues (comme 1515 ... Marignan), en histoire le consensus est bien plus difficile à obtenir. En effet, aucun des événements rapportés ne nous laissent indifférents. Ils heurtent ce qu'il y a de plus profond en nous, en fait de sentiments ou de choix fondamentaux, et cela nous amène à apprécier différemment les mêmes arguments. Vercingétorix nous laisse peut-être quelque peu de marbre... et encore... Mais dans le spectacle que Robert Hossein avait monté en 1993, la reine Marie Antoinette était acquittée ou condamnée, chaque soir, selon la composition et l'humeur du public... et cela pourtant à partir des mêmes documents, des mêmes témoignages, des mêmes argumentations. Car la Révolution Française, même 200 ans après, ne laisse pas les français insensibles.

Plus près de nous, un événement aussi massif et poignant que la Shoah - l'extermination des juifs par les nazis - malgré l'accumulation des témoignages, de photographies ou de films pris à la libération des camps, est sinon totalement niée, du moins fortement minimisée par des historiens dits révisionnistes" au point qu'il faut la rigueur des tribunaux pour modérer leurs ardeurs... ce qui est un comble dans un pays démocratique qui prône la liberté de recherche et d'expression. On ne saurait dire avec plus de force que par cet exemple surprenant combien la preuve en histoire revêt un caractère particulier. Il sera bon de nous en souvenir notamment quand nous parlerons de la Résurrection de Jésus.

Y a-t-il tout de même une vérité en histoire?

Car cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de vérité en histoire. Hélas! la Shoah a bel et bien existé. Marie Antoinette a bel et bien entretenu des rapports avec ceux qui, alors, étaient les ennemis de la République révolutionnaire. Vercingétorix a bel et bien cherché à rallier les tribus gauloises à sa cause mais il a été défait par César., etc...

Nous sommes persuadés qu'il y a bel et bien une vérité sur Jésus et que nous sommes capables de l'atteindre. Mais nous avons que ce sera un long chemin, que tout le monde ne sera pas convaincu de nos conclusions... et pourtant ce sera une approche de la vérité tout à fait fructueuse.

Comment allons-nous poursuivre le chemin?

La méthode du charpentier.

La profession de Jésus pendant de longues années, à la suite de St Joseph, nous invite à suivre la "méthode du charpentier". L'un des outils de cet artisan est la tarière. C'est un instrument superbe, à la fois très simple et très précis : une vis sans fin terminée par une lame bien affûtée - un manche pour la manœuvrer. Et c'est tout. Mais il faut que la lame soit bien orientée : suffisamment mordante dans le bois pur enlever une fine pellicule à chaque passage, pas trop mordante cependant, sinon elle se plante dans la poutre et ne peut plus avancer. Le travail du charpentier devra être régulier, persévérant, sans à coups. Un effort qui n'est pas intense mais qui est soutenu. Et alors, le travail est magnifique : à chaque tour de l'outil une mince lamelle de bois va se dérouler en fins copeaux, sans interruption, comme un livre sur lequel on peut lire en continu toute une histoire, celle de l'arbre dans lequel on a taillé la poutre.

Ainsi doit être le travail de l'historien.. Avec les quelques règles simples de la recherche historique il va passer et repasser sur les documents et les textes qui sont à sa disposition pour en retirer à chaque passage la part de vérité qu'il pourra récolter. S'il s'arrête au bout de quelques tours - et c'est ce que font un certain nombre d'exégètes qui se contentent du doute méthodique du point de départ et ne veulent pas poursuivre leur recherche - il n'aura que quelques éléments incomplets et tout compte fait une image amputée et déformée de la réalité. S'il veut aller trop vite, il risque d'être bloqué et de ne pas être convaincant dans sa démonstration. Mais s'il persévère patiemment, sans doute aura-t-il la chance de dérouler lui aussi toute une histoire linéaire où apparaîtra de plus en plus clairement le visage de celui qu'il cherche.

C'est dire qu'il ne faudra pas s'étonner que nous revenions à plusieurs reprises sur les mêmes textes ou les mêmes événements, au risque de donner l'impression qu'on n'avance pas ou qu'il y a des redites. C'est dire aussi que cette petite brochure doit être lue en continu et jusqu'au bout... sinon on n'en retiendra que des bribes et on ne percevra pas la cohérence profonde qui anime tout l'ensemble.

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